« La VOIP donne un nouveau rôle à l’opérateur
télécoms »
Fondateur d’Acropolis Telecom, Samir Koleilat préside
le premier opérateur spécialiste des télécoms
IP à avoir développé son propre coeur
de réseau de nouvelle génération.
Face à Skype et FON, y a-t-il vraiment place pour la
VOIP professionnelle ?
Pas si l’on se contente d’arguer d’une réduction
de coûts. Notre profession doit comprendre, et faire comprendre,
que le passage à des solutions de télécoms
tout IP (TOIP) ne doit pas forcément générer
des économies. Elle représente en revanche une occasion
sans pareille d’améliorer la productivité de
l’entreprise ! La révision de l’architecture
télécoms que la migration vers IP implique permet
réellement de relier au système d’information
chaque individu, où qu’il se trouve, à tout
moment... un Graal dont on ne cesse de parler depuis bien des
années, et dont le retour sur investissement s’impose
de lui-même. Et là, bien évidemment, un opérateur
a toute sa place.
Quels sont les services qui dégageront les plus grands
gains de productivité ?
Ils sont de deux ordres. La mobilité et la disponibilité de
l’interlocuteur (la « joignabilité »)
sont les plus connus, via les services de messagerie unifiée.
Ils sont appelés à se développer considérablement, à mesure
que les PDA permettent d’entrer réellement dans le
système d’information de l’entreprise, et d’utiliser
les ERP et les applications métier. Mais il ne faut pas
sous-estimer les outils collaboratifs : les TOIP permettent de
généraliser l’utilisation de visioconférences
et d’audioconférences en partageant des documents
actifs à l’écran. Nos outils de sécurisation
permettent désormais de créer des espaces cryptés
partagés par des sociétés différentes.
Ces salles de réunion virtuelles promettent des avancées
tout à fait remarquables au fur et à mesure qu’ils
pénètrent le monde des PME.
Quel modèle économique se dégage-t-il dès
lors ?
La VOIP professionnelle doit avant tout faire levier sur les gains
technologiques pour privilégier l’amélioration
du service rendu et les gains de productivité chez le client.
Un opérateur sérieux ne doit pas miser sur la seule
réduction de coûts, mais comprendre le nouveau rôle
qui va être le sien. Il assume désormais l’entière
responsabilité de la qualité de service chez le client
: plus question de se défiler derrière l’installateur,
qui lui-même se cache derrière l’opérateur
réseau, qui à son tour renvoie la balle à l’opérateur
télécoms... Le premier gain de la VOIP est justement
là : l’opérateur doit une réponse à son
client, et très rapidement. Cela implique qu’il doit
réellement détenir le contrôle technologique
sur son réseau et les services qu’il propose.
Prenons un exemple concret.
Quand Formiris -l’ancienne Unapec - a décidé de
réunir ses 23 sites administratifs par un VPN VOIP, il n’a
pas quitté entièrement France Télécom.
Il a acheté un softswitch en coeur de réseau,
une gateway, des cartes SIM, une solution VPN... et les abonnements
entrants et sortants restent partagés entre Acropolis et
l’opérateur historique. C’est la nouvelle réalité du
marché : les clients veulent pouvoir changer d’opérateur
sans formation préalable, et ne se laissent plus enfermer
par des forfaits anticoncurrentiels. Le temps des pièges à langoustes,
où il était facile de rentrer et impossible de sortir,
est heureusement révolu dans les télécoms
!
A propos d’architecture : IPBX ou IPCentrex ?
Le marché du Centrex IP est très médiatique,
mais il est encore naissant. Le succès de Netcentrex, récemment
rachetée par Comverse pour environ 150 millions d’euros,
montre que les investissements dans le secteur deviennent importants.
Et le secteur semble promis à un fort développement
parmi les PME/TPE. Mais il ne faut pas se masquer la structure
du marché. A partir de 200 ou 300 salariés, il est
naturel d’internaliser son central, pour livrer ensuite soi-même
le centrex sur des entités plus petites. C’est ainsi
que convergent les métiers de l’installateur et de
l’opérateur télécoms... Sur notre
clientèle de PME, qui emploient de 5 à 3000 salariés,
nous observons une répartition qui observe la « loi » du
80/20. Les quatre cinquièmes de nos clients adoptent une
solution IPBX. Le cinquième restant se répartit également
entre ceux qui adoptent une solution plus complexe (un routeur
Alcatel et des gateways) et ceux qui se tournent vers un Centrex
IP. Et c’est logique ! Une structure de taille moyenne, ou
multisites, a tout intérêt à pouvoir gérer
soi-même l’évolution de ses télécoms.
Pourquoi demander à l’Arcep, en concurrence avec
l’Afnic, la délégation générale
sur eNum ?
eNum a été créé, à l’origine,
pour associer des numéros de téléphone à des
adresses logiques IP. Son architecture, très différent
du nommage des noms de domaine (DNS), en fait le meilleur point
de départ pour assurer la portabilité des numéros.
Cela est tout à l’avantage du développement
du marché : nous pensons que c’est le rôle d’un
opérateur nouvel entrant de veiller à son développement.
Mais quelle est votre légitimité sur eNum ?
Nous avons développé, pour notre réseau, le
seul softswitch natif eNum du marché ! C’est en déclarant
notre carte réseau à l’Arcep que nous avons
fait la demande de délégation générale.
Pour tenir la distance, il faut intégrer les bonnes technologies
- et quand on veut entrer sur le marché, il faut le faire
avec plusieurs années d’avance. C’est ainsi
que nous avons nous-mêmes construit notre coeur de réseau
de nouvelle génération (NGN), doté notamment
d’une commutation entièrement logicielle. Nous avons
nous-mêmes développé ce softswitch et ce potentiel
innovant a été récemment sanctionné par
Oséo Anvar, qui nous a décerné son label.
Nous sommes ainsi neutres vis-à-vis des vendeurs d’infrastructure.
Et concrètement ?
Chacun de nos clients se voit attribuer un numéro unique,
en 09xx, qui gère la réception des appels et qui
est relié à deux numéros cachés, en
06xx et 01xx. Un réseau mesh - technologie OLFR - permet à l’utilisateur
de changer de réseau sans coupure - tout comme un
téléphone Dect, mais en Wi-Fi... Grâce à nos
partenariats avec France Télécom et Eurocentrex,
nous pouvons désormais recevoir, et implémenter en
deux semaines, jusqu’à 1000 commandes par mois. Outre
son numéro unique, chaque utilisateur dispose aussi, bien
sûr, d’un identifiant unique (SSO).
Quelle est la valeur de ce SSO ?
Nous avons passé des accords de peering qui permettent à nos
clients d’accéder à partir de 9 600 points
dans le monde. C’est la base d’une vraie convergence
fixe-mobile. Mais prenons un exemple. Mettons qu’un de nos
clients quitte son bureau pour se rendre à Tokyo. Il passe
donc sur un réseau GSM, puis par un hotspot ADP, change
d’avion à Francfort - autre hotspot -,
monte dans un Boeing, arrive à Tokyo - troisième
hotspot - et s’installe enfin dans un hôtel Accor.
A aucun moment, il n’a dû se déconnecter et
changer d’identifiant : tout passe par nos accords avec les
divers opérateurs. Entre Paris et Francfort, certes, il
y a eu déconnexion : l’avion devrait être un
Airbus...
Propos recueillis par J. Chalais.